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J'ai perdu le compte du nombre de fois où j'ai entendu la même phrase, prononcée avec autant d'assurance que d'inquiétude : L'Afrique a besoin de gaz comme énergie de transition.
On l'entend dans les salles de conférence, les notes de synthèse, les conseils d'administration et les réponses aux manifestations. On l'invoque pour défendre les nouveaux investissements et résister aux pressions. On la présente comme une opposition entre réalisme et idéologie.
Et pourtant, malgré toutes ses répétitions, le débat sur le gaz en Afrique reste largement incompris.
Cet article tente d'expliquer de quoi il s'agit réellement dans le débat sur le gaz, pourquoi il est devenu si passionné et pourquoi l'ambiguïté persistante peut désormais être plus dangereuse pour l'Afrique que ne l'a jamais été la pression extérieure.
Pourquoi le gaz est-il devenu la réponse “ raisonnable ” ?
Le gaz a gagné sa place dans le débat sur la transition car il semblait résoudre plusieurs problèmes à la fois.
Il est plus propre que le charbon et le diesel, il peut fournir une énergie stable lorsque le soleil se couche ou que le vent tombe, il s'intègre plus facilement aux systèmes énergétiques existants que les seules énergies renouvelables et, pour les pays disposant de réserves nationales, il semble promettre sécurité énergétique et avantages fiscaux.
Les institutions internationales ont renforcé ce point de vue. Agence internationale de l'énergie On reconnaît depuis longtemps que le gaz peut contribuer à réduire les émissions lorsqu'il remplace les combustibles plus polluants. Les banques de développement ont financé des projets de production d'électricité à partir de gaz afin de stabiliser les réseaux électriques. Les décideurs politiques ont adopté le terme de “ combustible de transition ” car il semblait équilibré.
Cette approche semblait pertinente un temps. Mais les transitions ne sont pas figées. Les coûts évoluent, les technologies mûrissent, le contexte financier se transforme, et ce qui paraissait pragmatique peut se révéler un handicap.
L’argument que l’Afrique ne cesse de répéter, et pourquoi il persiste
La défense du gaz par l'Afrique est souvent présentée comme une réponse à une injustice.
Le continent a peu contribué aux émissions mondiales, et pourtant, il est soumis à des exigences de limitation de l'utilisation des combustibles fossiles. La précarité énergétique demeure très répandue. L'industrialisation est inachevée. Pourquoi exiger de l'Afrique qu'elle fasse un bond en avant sans alternatives fiables ?
Ce sont là des griefs légitimes, mais au fil du temps, le débat sur le gaz ne se limite plus à la seule question de justice. Il s'est trouvé inextricablement lié à la crainte de la contrainte, à la crainte que refuser le gaz signifie refuser le développement lui-même.
Cette crainte est compréhensible, mais elle est aussi de plus en plus injustifiée.
Le risque que personne n'ose évoquer à voix haute : le verrouillage
Le véritable problème avec le gaz ne réside pas uniquement dans son profil d'émissions ; c'est le verrouillage dépendant de cette source d'énergie.
L'infrastructure gazière est coûteuse, centralisée et pérenne. Les gazoducs, les terminaux GNL, les centrales électriques et les contrats d'approvisionnement sont conçus pour fonctionner pendant des décennies. Une fois construits, ils influencent les politiques, les budgets et les incitations politiques bien après que la situation ait évolué.
Le verrouillage n'est pas théorique. Il se manifeste lorsque :
- Il faut mettre en service des centrales électriques pour justifier les coûts irrécupérables, même lorsqu'il existe des énergies renouvelables moins chères.
- Les entreprises de services publics privilégient les contrats gaziers aux améliorations du réseau.
- Les gouvernements défendent les projets non pas parce qu'ils sont optimaux, mais parce que les abandonner coûte politiquement cher.
En ce sens, le gaz n'est pas seulement un combustible, mais aussi un choix de gouvernance.
Le danger du gaz en Afrique ne réside pas dans sa présence, mais dans sa persistance excessive.
Le bouleversement financier qui change tout
Le débat sur le gaz est lui aussi supplanté par un changement plus important : celui du financement de l'énergie.
Le financement climatique devient plus politique, plus sélectif et plus stratégique. Les flux multilatéraux de financements concessionnels se resserrent et les capitaux privés se montrent de plus en plus prudents vis-à-vis des actifs fossiles à longue durée de vie dans les marchés émergents.
Des institutions comme la Banque mondiale et la Fonds monétaire international Il convient désormais de mettre l'accent sur le risque budgétaire, les actifs échoués et la viabilité de la dette à long terme dans la planification énergétique.
C’est important car les projets gaziers nécessitent d’importants capitaux et reposent souvent sur des garanties publiques. Si les prévisions de la demande diminuent ou si les contraintes liées au carbone se durcissent, ce sont généralement les gouvernements africains, et non les investisseurs, qui supportent le risque.
Le gaz, autrefois présenté comme une option “ sûre ”, devient financièrement ambigu.
Quels gaz prennent la place des gaz existants et pourquoi cela est important
Chaque choix énergétique représente aussi un coût d'opportunité.
Lorsque les gouvernements consacrent leur attention politique, leurs marges de manœuvre budgétaires et leurs capacités institutionnelles au gaz, ils retardent ou diluent souvent les investissements dans :
- réseaux et grilles de distribution ;
- flexibilité du stockage et du système ;
- efficacité du côté de la demande ;
- Solutions énergétiques décentralisées et résilientes.
Les projets gaziers sont politiquement plus simples à expliquer : une usine, un contrat, un réseau. Mais le défi énergétique de l’Afrique ne se résume plus à l’augmentation des capacités. Il s’agit aussi d’assurer la distribution, la fiabilité et l’accessibilité financière.
Et le gaz ne résout pas automatiquement ces problèmes. Dans certains cas, il ne fait que les repousser.
Le gaz permet de maintenir l'éclairage, mais il peut aussi empêcher toute réforme d'être envisagée.
Le faux dilemme qui piège le débat
Le débat public présente souvent la question comme un choix entre :
- gaz ou énergies renouvelables,
- pragmatisme ou idéalisme,
- développement ou décarbonation.
Il s'agit d'un faux dilemme. Le véritable choix se situe entre clarté et dérive.
L’Afrique n’a pas besoin de prétendre que le gaz n’a aucun rôle à jouer. Mais elle doit être honnête à ce sujet. où, comment, et pendant combien de temps Le gaz s'inscrit dans son avenir énergétique. Sans cette clarté, le gaz devient une solution par défaut plutôt qu'un choix.
Pourquoi le retardement de la clarification nuit le plus à l'Afrique
On croit souvent que l'ambiguïté permet de gagner du temps, que le maintien de l'éventualité protège la souveraineté. Dans le contexte énergétique actuel, c'est tout le contraire.
Ambiguïté:
- cela perturbe les investisseurs ;
- affaiblit le pouvoir de négociation ;
- augmente le risque d'actifs échoués ;
- retarde la réforme du réseau et la planification du système.
Les pays dotés de trajectoires de transition claires, qu'elles incluent ou non une utilisation limitée du gaz, sont mieux placés pour attirer des capitaux, gérer les risques et s'adapter à l'évolution des technologies.
Ceux qui manquent de clarté prennent des décisions qui semblent progressives mais qui deviennent structurelles.
L'incertitude concernant le gaz ne protège pas l'Afrique. Elle la met en danger.
À quoi ressemblerait une position sérieuse de l'Afrique sur le gaz ?
Une approche crédible et prioritairement africaine du gaz ne serait ni absolutiste ni évasive. Elle reposerait sur cinq principes :
- Le gaz comme plafond, pas comme sol
Le gaz devrait jouer un rôle défini et décroissant, et ne pas constituer l'option d'expansion par défaut. - Décisions assorties de délais
Les nouveaux investissements dans le gaz doivent être justifiés par des échéanciers clairs concernant l'expansion du réseau, le déploiement du stockage et l'intégration des énergies renouvelables. - Pas de gaz sans réforme du système
Les projets gaziers qui ne s'accompagnent pas de modernisation du réseau de distribution, de réforme tarifaire et de planification de la fiabilité de l'approvisionnement en gaz ne font qu'aggraver les dysfonctionnements. - Réalisme fiscal
Les gouvernements doivent évaluer honnêtement le risque lié à la demande à long terme, et non pas au moyen de projections optimistes destinées à débloquer des financements. - La transparence plutôt que la défensive
L'Afrique gagne en crédibilité en énonçant ouvertement sa stratégie, et non en réagissant au cas par cas aux pressions exercées.
Concilier activisme et réalité politique
L'une des raisons de la polarisation du débat sur le gaz est que les militants et les décideurs politiques se parlent souvent sans s'écouter.
Les militants s'inquiètent, à juste titre, du risque d'enfermement et des questions de justice. Les décideurs politiques, quant à eux, s'inquiètent, tout aussi légitimement, de la stabilité et de la croissance. Les uns comme les autres réagissent à des risques bien réels.
Mais l'Afrique y perd lorsque le débat se réduit à des slogans. Il ne s'agit pas de choisir un camp, mais de choisir une voie.
De quoi porte réellement ce débat ?
Si l'on met de côté la rhétorique, le débat sur le gaz se résume à une seule question :
L’Afrique souhaite-t-elle façonner sa transition ou l’hériter par défaut ?
Le gaz peut faire partie d'une transition planifiée. Mais il devient problématique lorsqu'il remplace la planification par le report.
L'avenir énergétique de l'Afrique sera jugé non pas à l'aune de sa défense acharnée du gaz, mais à sa capacité à construire des systèmes abordables, fiables et résilients dans un monde en mutation.
Réflexion finale
Le débat sur le gaz ne consiste pas à dire oui ou non.
Il s'agit de dire quand, où et pendant combien de temps, et d'avoir le courage de répondre honnêtement.
Car, au final, le plus grand risque pour l'Afrique n'est pas la pression exercée pour abandonner progressivement les combustibles fossiles ; au contraire,
Elle dérive vers des décisions qui deviennent obsolètes.
Suivre Transition énergétique en Afrique pour plus de mises à jour :
Vincent Egoro est un analyste de la transition énergétique en Afrique, spécialisé dans les enjeux liés à la justice climatique, à la sortie des énergies fossiles et à la gouvernance des ressources minérales critiques. Il analyse, à travers une approche systémique, comment les transitions énergétiques transforment les moyens de subsistance, les compétences et le pouvoir au sein des sociétés africaines. Vincent est responsable du programme Afrique au sein du Resource Justice Network.

