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Ce que j'ai appris de plus radical sur l'avenir énergétique de l'Afrique ne provient ni d'un rapport politique, ni d'une stratégie de donateurs, ni d'une table ronde. Je l'ai appris en observant de jeunes Africains refuser d'attendre.
À Lagos, j'ai rencontré des ingénieurs d'une vingtaine d'années qui conçoivent des systèmes solaires pour des quartiers quasiment laissés pour compte par le réseau électrique. À Nairobi, de jeunes entrepreneurs créent des entreprises de cuisson propre pour des foyers qui n'ont jamais connu que la fumée du charbon de bois. À Accra, des étudiants expérimentent le stockage d'énergie par batteries dans des laboratoires informels, bien avant que les services publics ne soient prêts à l'adopter.
Ils n'attendent pas de plans nationaux. Ils n'attendent pas de financements à taux préférentiels, ni l'autorisation d'aucune autorité.
Ce faisant, ils redéfinissent discrètement la logique de la transition énergétique africaine.
La génération qui a grandi avec l'échec
La jeunesse africaine n'a pas hérité de systèmes énergétiques stables ; elle a plutôt hérité de coupures de courant, de bruit, de fumées et de solutions improvisées.
Pour beaucoup de jeunes Africains, les coupures de courant étaient normales, les générateurs faisaient partie du bruit de fond, les batteries de téléphone étaient rationnées comme de la monnaie et l'énergie était quelque chose avec lequel on se débrouillait, pas quelque chose sur lequel on comptait.
Cette expérience compte. Elle influence la manière d'aborder les problèmes.
Selon le Banque mondiale, Afrique subsaharienne représente toujours la plus grande part de la population mondiale n'ayant pas accès à l'électricité, malgré des décennies de réformes et d'investissements.
Pour les jeunes Africains, cependant, la question a évolué. Il ne s'agit plus de savoir quand le réseau électrique arrivera, mais plutôt ce que nous pouvons construire nous-mêmes en attendant, ou même à la place ?
Cette génération a grandi en voyant les institutions échouer à maintes reprises. Elle a appris, par nécessité, à concevoir des systèmes qui ne s'effondrent pas lorsque l'autorité centrale s'effondre.
L'innovation née de la contrainte
On idéalise souvent la rareté à tort. Mais elle produit immanquablement une chose : l’ingéniosité.
Partout en Europe, de jeunes innovateurs déploient des systèmes solaires domestiques, des mini-réseaux, des modèles d'échange de batteries et des plateformes de paiement à l'usage adaptés aux revenus et à la tolérance au risque locaux. Ces solutions ne sont pas de simples copies conformes de celles d'Europe ou d'Amérique du Nord ; elles sont adaptées, simplifiées, modulaires et résilientes.
L'Agence internationale de l'énergie a constaté la croissance rapide des solutions d'énergie propre décentralisées à travers l'Afrique, en particulier dans les contextes hors réseau et à faible réseau.
Ce qui frappe, ce n'est pas seulement la technologie, mais aussi l'état d'esprit qui la sous-tend. Les jeunes Africains conçoivent en tenant compte de l'incertitude. Ils partent du principe que des pannes surviendront, que les paiements fluctueront et que les infrastructures connaîtront des défaillances ; ils bâtissent donc des systèmes capables d'absorber ces chocs plutôt que de s'effondrer sous leur poids.
Il ne s'agit pas d'improvisation. Il s'agit d'une pensée systémique façonnée par l'expérience vécue.
L'énergie comme outil, et non comme fin.
Ce que les jeunes Africains comprennent instinctivement, c'est que l'énergie n'est pas une fin en soi, mais un moyen d'y parvenir.
L'électricité est essentielle car elle alimente les cliniques, les réfrigérateurs, l'irrigation, la connectivité et génère des revenus. Cuisiner proprement est important car cela préserve la santé et le temps, notamment pour les femmes. Et la fiabilité est essentielle car l'incertitude mine l'ambition.
Lors de mes conversations avec de jeunes entrepreneurs, je les entends rarement parler de capacité installée ou de mix énergétique. Ils parlent plutôt d'heures gagnées, de coûts réduits et de risques évités.
Cela correspond étroitement à ce que nous avons avancé lors de Transition énergétique Afrique : l’accès sans fiabilité est une promesse vaine.
Les jeunes Africains construisent pour la fiabilité car leur vie l'exige. Leurs solutions ne relèvent pas de la théorie, mais de la nécessité.
Le dividende jeunesse que nous interprétons mal
L'Afrique est le continent le plus jeune du monde. Son âge médian est inférieur à 20 ans. Ce fait est souvent présenté comme une source de crise imminente, de chômage, de pressions migratoires et d'instabilité politique.
Mais c'est aussi le plus grand atout énergétique de l'Afrique.
Les jeunes maîtrisent le numérique, s'adaptent facilement et n'hésitent pas à remettre en question les systèmes défaillants. Ils sont à l'aise avec la décentralisation car ils n'ont jamais connu de centralisation stable. Ils sont également familiers avec les paiements mobiles, les infrastructures partagées et les services modulaires, car ces éléments font déjà partie de leur quotidien.
Pourtant, les politiques énergétiques considèrent rarement les jeunes comme des co-créateurs. Ils apparaissent comme des bénéficiaires, des stagiaires ou des cibles de sensibilisation, et non comme des concepteurs.
Il s'agit d'une grave erreur d'appréciation.
Les transitions échouent lorsqu'elles sont imposées par des institutions déconnectées des réalités sociales. L'avenir énergétique de l'Afrique ne se construira pas en reproduisant les systèmes d'hier avec des ressources plus propres. Il sera bâti par des personnes qui ont connu l'échec et qui ont décidé de concevoir un avenir différent.
Ce que les jeunes Africains apprennent aux décideurs politiques
Les décideurs politiques devraient tirer trois leçons de la jeunesse africaine.
Premièrement : concevoir pour l'échec, pas pour la perfection.
Les jeunes innovateurs partent du principe que les systèmes finiront par dysfonctionner. Ils intègrent donc à leurs solutions redondances, flexibilités et solutions de repli.
Deuxièmement : la taille découle de la confiance, et non l’inverse.
Un petit système qui fonctionne fidélise les clients. Une grande promesse non tenue la détruit. Les solutions énergétiques portées par les jeunes privilégient la fiabilité à petite échelle avant l'expansion.
Troisièmement : la propriété modifie les comportements.
Lorsque les utilisateurs maîtrisent le paiement, la maintenance et l'utilisation, les systèmes sont plus performants. L'énergie devient alors une ressource précieuse, et non plus une contrainte.
Ces enseignements reflètent les données mondiales : les systèmes décentralisés et centrés sur l'utilisateur produisent un impact plus rapide et plus durable que les modèles descendants.
Le déficit de financement n'est pas lié aux idées.
Les conversations les plus frustrantes que j'ai ne sont pas avec de jeunes innovateurs en manque d'idées, mais avec ceux qui sont bloqués par des problèmes financiers.
Les jeunes entrepreneurs du secteur de l'énergie peinent à accéder à des capitaux à long terme. Les subventions sont de courte durée, les prêts coûteux et les prises de participation exigent des perspectives de croissance irréalistes. La plupart des instruments de financement sont conçus pour les infrastructures, et non pour l'expérimentation.
Ce n’est pas parce que les solutions proposées par les jeunes manquent de crédibilité, mais parce que les systèmes de financement restent calibrés pour les projets centralisés et les acteurs institutionnels.
Si l'Afrique veut que sa jeunesse prenne les rênes de la transition, elle doit financer les phases d'apprentissage, et pas seulement les bilans financiers.
Transition énergétique comme changement culturel
Il y a une autre leçon que les jeunes nous apportent, plus difficile à mesurer : la transition énergétique est culturelle.
Cela transforme notre façon de concevoir la consommation, la suffisance et le contrôle. Les jeunes Africains redéfinissent leurs aspirations autour d'une suffisance intelligente.
Ils sont à l'aise avec un mode de vie alimenté à l'énergie solaire, la gestion numérique de leur énergie et le partage des infrastructures lorsque cela permet de réduire les coûts et les risques. Ces habitudes sont importantes : elles diminuent la résistance au changement et accélèrent son adoption.
En ce sens, l'Afrique pourrait faire un bond en avant non seulement sur le plan technologique, mais aussi sur le plan social.
Que se passe-t-il si les institutions écoutent ?
Imaginez des systèmes énergétiques conçus en plaçant la jeunesse au centre.
Des réseaux qui intègrent harmonieusement les mini-réseaux, une réglementation qui encourage l'expérimentation plutôt que de punir les écarts et un financement qui soutient l'itération et pas seulement la mise à l'échelle.
Il n'en résulterait pas le désordre, mais la résilience.
La jeunesse africaine n'ignore pas l'ampleur du défi. Elle le vit au quotidien, mais elle refuse aussi d'accepter l'échec hérité comme une fatalité.
Ce refus est la force la plus sous-estimée de la transition.
Un autre type de leadership
Le leadership en matière de transition énergétique ne viendra pas uniquement des ministères, des entreprises de services publics ou des conseils d'administration. Il viendra des ateliers, des toits, des centres communautaires et des garages de start-up où de jeunes Africains développent déjà des solutions alternatives.
Le rôle des institutions n'est pas de contrôler cette énergie, mais de lui permettre de se déployer à grande échelle grâce à une réglementation plus intelligente, un financement adapté aux patients et un véritable partenariat.
Si nous les écoutons vraiment, la jeunesse africaine nous montre déjà l'avenir.
“ L’avenir énergétique de l’Afrique n’attend pas d’être planifié. Il est déjà en train de se construire grâce à ceux qui ont grandi sans électricité et qui ont décidé de changer les choses. ”
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Vincent Egoro est une voix africaine de premier plan en matière de transition énergétique juste, d'élimination progressive des combustibles fossiles et de gouvernance des minéraux critiques. Fort de plus de dix ans d'expérience en plaidoyer régional, il œuvre à l'intersection de la transparence, de la responsabilité et de la durabilité, promouvant des solutions communautaires qui placent l'Afrique au cœur de l'action climatique mondiale.

