Afrique, Chine et États-Unis : la nouvelle géopolitique de la transition énergétique

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Durant la majeure partie de la dernière décennie, la transition énergétique mondiale a été présentée comme un exercice technique, consistant à remplacer les combustibles fossiles par des énergies renouvelables, les centrales à charbon par des fermes solaires et les moteurs à combustion interne par des véhicules électriques.

Ce cadre de référence n'est plus valable.

Aujourd'hui, la transition énergétique est un enjeu géopolitique, et l'Afrique est passée de la marge au centre de cet enjeu.

Du lithium et du cobalt aux infrastructures de réseau électrique, en passant par les capacités de production et les marchés des énergies propres, le continent se trouve aujourd'hui au carrefour de stratégies mondiales concurrentes, notamment celles de la Chine et des États-Unis. La question n'est plus de savoir si l'Afrique a une importance, mais comment elle choisit de l'avoir.

Pourquoi l'Afrique est à nouveau stratégique

L'importance de l'Afrique dans la transition énergétique repose sur trois réalités.

Premièrement, le continent détient une part importante des minéraux critiques mondiaux, notamment le cobalt, le manganèse, le graphite et les métaux du groupe platine, essentiels aux batteries, aux véhicules électriques et aux systèmes d'énergie propre. L'Agence internationale de l'énergie (AIE) a averti à plusieurs reprises que les chaînes d'approvisionnement mondiales de ces minéraux sont dangereusement concentrées.

Deuxièmement, l'Afrique représente l'un des plus grands marchés énergétiques futurs au monde. Avec une population qui devrait doubler d'ici 2050 et des centaines de millions de personnes toujours privées d'électricité, la croissance de la demande sera la plus rapide là où l'accès est le plus limité.

Troisièmement, les réseaux électriques, les usines et les systèmes de transport africains restent à développer à grande échelle. Contrairement à l'Europe ou à l'Amérique du Nord, le continent n'est pas prisonnier d'infrastructures fortement émettrices de carbone. Il peut faire un bond en avant, mais seulement si les investissements, les politiques et les pouvoirs publics convergent.

Ces facteurs ont placé l'Afrique au centre de la diplomatie énergétique mondiale.

La stratégie à long terme de la Chine

La Chine s'est implantée très tôt et de manière délibérée dans le paysage énergétique africain.

Au cours des deux dernières décennies, des entreprises chinoises ont financé, construit et fourni des centrales électriques, des lignes de transport d'électricité, des barrages hydroélectriques et des infrastructures d'énergies renouvelables à travers le continent. Selon le Centre de politique de développement mondial de l'Université de Boston, Entre 2000 et 2022, les banques de développement chinoises ont financé des projets énergétiques africains pour un montant de plus de 100 000 milliards de yuans..

Plus récemment, la Chine s'est fortement orientée vers la production d'énergie propre et la transformation des minéraux. Elle domine la production mondiale de panneaux solaires, la fabrication de batteries et le raffinage des minéraux critiques, contrôlant souvent 60 à 80 % des étapes de transformation.

En Afrique, cela se traduit par :

  • Participations dans des actifs miniers,
  • contrôle du traitement et de la logistique,
  • influence croissante dans le secteur manufacturier en aval.

L'approche chinoise est transactionnelle, axée sur les infrastructures et patiente. Elle se préoccupe moins des enjeux de gouvernance que de la sécurisation des chaînes d'approvisionnement.

Le retour stratégique des États-Unis

Pendant des années, les États-Unis ont largement laissé le champ libre au développement des infrastructures énergétiques en Afrique. La situation a changé.

L'adoption de la loi sur la réduction de l'inflation (IRA) et de la loi CHIPS et Science a marqué un tournant. Ces lois ne constituent pas seulement une politique climatique ; elles représentent une stratégie industrielle visant à relocaliser la production, à réduire la dépendance à l'égard de la Chine et à sécuriser les chaînes d'approvisionnement.

L'Afrique joue un rôle de plus en plus important dans ces calculs.

Les États-Unis ont lancé des initiatives telles que le Partenariat pour la sécurité minière et ont accru leur financement du développement par le biais de la Société américaine de financement du développement international (DFC). L’objectif est clair : diversifier les sources d’approvisionnement, réduire l’exposition géopolitique et nouer des alliances.

Mais le retour des États-Unis sur la scène internationale s'accompagne de contraintes. Les capitaux américains sont généralement prudents, soumis à des exigences de conformité strictes et à des conditions politiques. Les projets mettent plus de temps à se concrétiser et la propension au risque demeure limitée.

Le contraste avec la Chine est saisissant, et l'Afrique le ressent.

La poussée parallèle de l'Europe

L'Union européenne, pour sa part, a introduit le Loi sur l'industrie zéro émission nette et la loi sur les matières premières critiques, visant à sécuriser les intrants nécessaires à sa propre transition énergétique tout en réduisant ses dépendances stratégiques.

L’Afrique est présentée comme un “ partenaire ”, mais elle reste trop souvent traitée comme un fournisseur, une source de matières premières plutôt que comme un lieu de création de valeur.

Cela reproduit un schéma familier.

L'approche européenne est plus réglementaire que celle de la Chine et plus axée sur les valeurs que celle des États-Unis, mais son objectif sous-jacent est similaire : sécuriser la transition européenne. Les ressources minérales, foncières et énergétiques africaines sont de plus en plus essentielles à la réalisation de cet objectif.

Pourtant, dans les faits, le partenariat s'arrête souvent à l'extraction. Si les stratégies de l'UE évoquent un “ bénéfice mutuel ”, les flux d'investissement continuent de privilégier l'accès en amont au détriment des capacités en aval. La transformation, la fabrication et la propriété technologique restent majoritairement situées hors du continent.

Ce n'est pas nouveau. L'Afrique a déjà connu cette situation, fournissant des matières premières pour alimenter les révolutions industrielles ailleurs, tandis que son industrialisation reste reléguée à un avenir qui ne se concrétise jamais. La transition énergétique risque de répéter ce schéma historique sous une bannière plus verte si les termes ne sont pas explicitement renégociés.

En théorie, le pouvoir réglementaire de l'Europe pourrait soutenir l'industrialisation africaine grâce à des normes, des accords d'achat à long terme et un accès préférentiel aux marchés. Mais sans une volonté africaine de créer de la valeur, la réglementation seule ne fera qu'ancrer la dépendance au lieu de la résoudre.

Le risque de répéter l'histoire

Le danger pour l'Afrique n'est pas la concurrence en elle-même, mais l'asymétrie.

Si le continent continue d'exporter des minéraux bruts tout en important des technologies d'énergie propre finies, il risque de reproduire le modèle extractif du passé, cette fois-ci au nom de la lutte contre le changement climatique.

Nous avons déjà examiné ce risque dans notre analyse de l'économie des minéraux de transition en Afrique, où la création de valeur reste concentrée en dehors du continent.

La géopolitique énergétique sans stratégie africaine se transforme en dépendance énergétique, sous un autre nom.

L'histoire nous enseigne une leçon sans équivoque : lorsque l'Afrique participe aux marchés mondiaux sans en définir les règles, elle capte le volume, mais pas la valeur. Les revenus augmentent brièvement, mais les compétences restent limitées. Les emplois sont créés ailleurs. L'apprentissage technologique est retardé. La diversification économique stagne.

La transition énergétique pourrait soit rompre ce schéma, soit le renforcer.

L’exportation de lithium ou de cobalt non transformés, conjuguée à l’importation de batteries, de systèmes de stockage et de véhicules électriques, enfermerait l’Afrique dans une position de faible valeur ajoutée sur un marché mondial en forte croissance. À terme, cela affaiblirait son pouvoir de négociation, creuserait les déséquilibres commerciaux et réduirait ses marges de manœuvre budgétaires.

Le risque n'est pas que l'Afrique manque de ressources, mais qu'elle sacrifie une fois de plus ses atouts stratégiques au profit de rentes à court terme. Dans une transition marquée par la technologie et le développement à grande échelle, c'est une erreur coûteuse.

Le rôle actif de l'Afrique n'est pas automatique.

L'importance croissante de l'Afrique ne se traduit pas automatiquement par un pouvoir de négociation accru.

L’action doit s’exercer de manière délibérée, par le biais de la cohérence des politiques, de la coordination régionale et de priorités industrielles claires.

Cela signifie :

  • définir les conditions d'extraction minière liées au traitement local ;
  • négocier des accords d'achat d'électricité et de fabrication qui développent les compétences et créent des emplois ;
  • Il s'agit d'aligner la diplomatie énergétique sur la politique industrielle, et non de les séparer.

La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) offre une plateforme pour cette coordination, mais seulement si les stratégies énergétiques et industrielles sont intégrées au-delà des frontières.

Sans cela, l'Afrique risque de négocier comme 54 marchés distincts au lieu d'un seul bloc continental.

La fragmentation affaiblit l'effet de levier. Les différents pays rivalisent pour attirer les investissements en proposant des concessions, des exonérations fiscales ou une flexibilité réglementaire, souvent au détriment de la valeur à long terme. Il en résulte une course au moins-disant qui profite davantage aux investisseurs qu'aux citoyens.

Une stratégie africaine coordonnée, en revanche, permettrait d'harmoniser les attentes : seuils de transformation locaux, exigences en matière de transfert de compétences et co-investissement dans les infrastructures. Elle pourrait également favoriser le développement de chaînes de valeur régionales, permettant ainsi aux activités de transformation et de fabrication de s'étendre au-delà des frontières nationales au lieu d'y être confinées.

L'agence n'est pas déclarée. Elle se construit institution par institution, politique par politique.

La diplomatie énergétique comme politique de développement

La diplomatie énergétique ne se limite plus au pétrole et au gaz. Elle concerne désormais qui construit les usines, qui contrôle les réseaux électriques et qui possède les systèmes de données et de stockage.

Les gouvernements africains doivent donc considérer les négociations sur la transition énergétique comme une politique de développement, et non comme un moyen de se conformer au climat.

Cela nécessite de nouvelles capacités :

  • des ministères qui comprennent simultanément la finance, la technologie et la géopolitique ;
  • Les organismes de réglementation peuvent harmoniser les règles entre les régions.
  • des banques de développement capables de mobiliser stratégiquement des capitaux nationaux et étrangers.

Comme nous l'avons soutenu dans notre Analyse de la réforme du financement du développement : une mise à l’échelle sans stratégie donne des résultats limités.

Trop souvent, les négociations sur le climat et l'énergie sont menées de manière cloisonnée par des ministères de l'Environnement déconnectés des secteurs de l'industrie, du commerce et de la finance. Cette fragmentation compromet les résultats et masque les intérêts à long terme.

Les accords de transition énergétique devraient être évalués par un test simple : permettent-ils de développer les capacités de production ?
Sinon, ils risquent d'enfermer l'Afrique dans une dépendance perpétuelle aux importations.

La diplomatie énergétique doit donc être au cœur de la planification du développement national, en façonnant les corridors industriels, le développement de la main-d'œuvre, la propriété du réseau et la gouvernance des données. Toute autre approche se limite à un engagement tactique sans vision stratégique.

Choisir ses partenaires sans choisir de camp

Le choix auquel l'Afrique est confrontée est souvent présenté à tort comme un choix binaire : la Chine ou les États-Unis.

Ce raisonnement est faux.

L'intérêt de l'Afrique ne réside pas dans le choix d'un camp, mais dans le choix des conditions.

Le continent peut collaborer avec la Chine sur les infrastructures, avec les États-Unis sur la finance et l'innovation, et avec l'Europe sur la réglementation et les marchés, s'il négocie dans un climat de clarté et de confiance.

L'engagement multipolaire est une force, pas une faiblesse.

Mais cela ne fonctionne que lorsque les priorités africaines sont explicitement définies.

Sans clarté, la multipolarité engendre la confusion. Les partenaires poursuivent leurs propres objectifs. Les projets s'accumulent sans cohérence. Les objectifs stratégiques se transforment en victoires tactiques.

Le pouvoir de négociation de l'Afrique réside dans sa capacité à séquencer les partenariats, en alignant différents acteurs sur différentes étapes de la chaîne de valeur, plutôt que de permettre à une seule puissance de dominer l'ensemble du processus.

Cela requiert de la discipline, pas de l'idéologie.

Du théâtre des ressources à la stratégie

Le rôle de l'Afrique dans la transition énergétique doit évoluer d'un rôle passif à une stratégie active.

Cela signifie poser des questions plus difficiles :

  • Où le traitement aura-t-il lieu ?
  • À qui appartient le réseau électrique ?
  • Qui capte la valeur au fil du temps ?

Si ces questions ne sont pas résolues d'emblée, elles le seront par défaut, souvent ailleurs.

Trop d'annonces mettent l'accent sur les chiffres d'investissement globaux plutôt que sur les résultats structurels. Des mines sont ouvertes. Des centrales électriques sont construites. Des protocoles d'accord sont signés.

Mais sans stratégie, ces activités restent déconnectées, impressionnantes prises individuellement, mais décevantes dans leur ensemble.

La stratégie permet de relier les ressources aux résultats. Elle relie les minéraux à la production manufacturière, l'énergie à l'industrie et les infrastructures à l'emploi.

La prochaine décennie sera décisive.

Les dix prochaines années permettront de consolider les infrastructures énergétiques, les chaînes d'approvisionnement et les alliances pour des décennies.

Les décisions que prend l'Afrique aujourd'hui détermineront si elle deviendra :

  • un fournisseur d'intrants,
  • un consommateur de technologies,
  • ou co-architecte du système énergétique mondial.

La géopolitique de la transition énergétique est déjà en marche. L'importance de l'Afrique n'est plus à démontrer.

Sa stratégie est….

“ Dans la transition énergétique, l’Afrique n’est plus périphérique. La seule question est de savoir si elle négocie en tant que sujet ou si elle reste un objet. ”

Ce choix définira la position économique de l'Afrique longtemps après la fermeture de la dernière centrale à combustibles fossiles.

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