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Il existe une expression qui a accompagné l'Afrique dans presque tous les forums mondiaux sur le climat ces dernières années : “ Une énergie propre pour les hommes et la planète. ” Et cela semble inclusif, moral et difficilement contestable.
Pourtant, dans les cercles politiques africains, les institutions de recherche et, de plus en plus, parmi les intellectuels publics, ce langage est remis en question, non pas parce que les Africains rejettent les énergies propres, mais parce que les mots ne reflètent plus la réalité vécue.
J'ai assisté à des réunions où des responsables africains acquiescent poliment lorsque des partenaires internationaux parlent d'“ accélérer la transition ”, alors même que ces mêmes responsables rentrent chez eux et constatent des réseaux électriques effondrés, des services publics insolvables et des millions de citoyens qui continuent de cuisiner au biogaz. J'ai également vu des commentateurs africains s'opposer aux discours sur la transition qui, sur le papier, paraissent aboutis, mais qui, sur le terrain, laissent à désirer.
L'Afrique ne rejette pas les énergies propres ; elle rejette les discours de transition importés qui ignorent les infrastructures, l'accès et le développement.
Ce que l’initiative “ l’énergie propre pour tous ” interprète mal dans le contexte africain
L’expression “ énergie propre pour tous ” part d’un postulat commun. Elle présuppose l’existence de systèmes énergétiques, le bon fonctionnement des réseaux, la perception des recettes par les fournisseurs d’énergie et la décarbonation comme principal défi. Or, dans une grande partie de l’Afrique, aucune de ces hypothèses n’est vérifiée.
Selon le Selon l'Agence internationale de l'énergie, près de 600 millions de personnes en Afrique subsaharienne n'ont toujours pas accès à l'électricité., tandis que beaucoup d'autres subissent des coupures d'approvisionnement. Dans ce contexte, l'énergie est une contrainte au développement et non un choix environnemental.
Lorsque les discours mondiaux privilégient les trajectoires d'émissions sans accorder la même importance à la construction de systèmes, ils amalgament des réalités distinctes en un seul cadre moral. Il en résulte un langage qui paraît progressiste à l'échelle internationale, mais qui semble déconnecté de la réalité locale.
C’est pourquoi on observe une résistance croissante à un discours sur l’énergie propre qui considère l’accès, la fiabilité et l’abordabilité comme des considérations secondaires.
Le défi de la transition africaine est structurel, et non rhétorique.
L'un des malentendus les plus persistants dans le discours mondial sur le climat est la croyance que l'ambition permet d'obtenir des résultats. Dans le cas de l'Afrique, l'ambition ne manque pas. Ce qui fait défaut, c'est la capacité de la mettre en œuvre.
Les réseaux électriques du continent sont confrontés à :
- réseaux de transport et de distribution faibles,
- pertes techniques et commerciales importantes,
- services publics sous-capitalisés, et
- régimes tarifaires politisés.
La Banque mondiale On a maintes fois averti que, sans s'attaquer à ces problèmes structurels, l'augmentation des capacités de production d'énergie renouvelable ne se traduirait ni par une production d'électricité fiable, ni par une transformation économique. Pourtant, le discours dominant sur la transition mondiale continue de considérer l'Afrique comme un terrain propice à des projets potentiels plutôt que comme un ensemble de systèmes nécessitant une réforme.
Ce décalage détermine les flux financiers., comment le risque est évalué et quels pays sont considérés comme “ prêts ” à bénéficier d’un soutien à la transition.
La réaction : un réajustement, pas un rejet
La réaction africaine face au discours transitionnel importé est souvent interprétée à tort comme une résistance à l'action climatique. Ce n'est pas le cas. Je la perçois plutôt comme une demande de réajustement.
Dans les médias et les analyses politiques africains, un thème récurrent se dégage : les discours sur l’énergie propre doivent s’appuyer sur la précarité énergétique, et non sur le simple comptage des émissions. Comme l’indiquait un commentaire récent dans… Daily Maverick En d'autres termes, les ambitions mondiales en matière d'énergie propre échoueront en Afrique si elles ne s'attaquent pas aux problèmes d'accès, d'abordabilité et de fragilité du système.
Il ne s'agit pas de nier la réalité, mais de la constater. Les voix africaines ne disent pas “ non ” aux énergies propres. Elles disent “ pas comme ça ”.
Pourquoi le langage est important dans le pouvoir et les politiques publiques
Le langage n'est pas neutre. La manière dont la transition énergétique est présentée influence :
- ce qui est financé,
- ce qui est réglementé, et
- Ce qui est relégué au second plan.
Lorsque le discours dominant privilégie la rapidité plutôt que la planification, il encourage les annonces rapides de capacités au détriment d'une réforme systémique à long terme. Lorsqu'il privilégie les objectifs mondiaux d'émissions au détriment de l'accès national à l'énergie, il marginalise l'économie politique de la fourniture d'énergie.
C’est pourquoi les décideurs politiques africains s’irritent de plus en plus des slogans qui réduisent des défis complexes en matière de développement à des impératifs moraux. Ce paradoxe n'est pas rhétorique. Il est vécu.
L'énergie propre sans systèmes électriques n'est pas une transition.
La raison la plus importante pour laquelle l'Afrique redéfinit le langage de la transition énergétique est peut-être la suivante : l'énergie propre sans systèmes électriques fonctionnels ne permet pas le développement.
Les panneaux solaires ne remplacent pas les réseaux électriques. Les parcs éoliens ne réparent pas les problèmes des services publics. Les batteries ne réforment pas la gouvernance. Ces technologies sont importantes, mais seulement lorsqu'elles sont intégrées à des systèmes capables de transporter l'électricité, de percevoir les recettes, de gérer la demande et de résister aux aléas politiques.
L'Agence internationale de l'énergie a été explicite sur ce point.Le principal obstacle à la transition en Afrique n'est pas la disponibilité des technologies, mais plutôt les infrastructures de distribution et les capacités institutionnelles, la faiblesse des réseaux de transport, les pertes élevées, le sous-capitalisme des services publics et la fragilité de la réglementation.
Pourtant, de nombreux discours sur la transition mondiale continuent de considérer l'Afrique comme une page blanche pour le déploiement des technologies propres, comme si la tâche principale consistait simplement à augmenter les capacités de production. Cette vision erronée du problème est infondée. Le défi de l'Afrique n'est pas d'ajouter des mégawatts de manière isolée ; il s'agit de faire fonctionner l'électricité comme un système.
Lorsque l'énergie propre est déployée sur des réseaux fragiles et des services publics défaillants, elle n'accélère pas le développement, mais révèle au contraire leur fragilité structurelle. La production d'électricité est réduite, les paiements sont retardés, les investisseurs se retirent et les citoyens ne constatent que peu d'amélioration de la fiabilité du réseau.
C’est pourquoi le scepticisme grandit, non pas que l’on doute des énergies propres, mais parce que les systèmes doivent précéder l’échelle. Sans cette hiérarchisation, les discours de transition sonnent creux.
Le fossé de crédibilité : quand la rhétorique dépasse la réalité
Il existe également un problème de crédibilité. On demande aux gouvernements africains de se conformer à des calendriers ambitieux de sortie des énergies fossiles, alors même que de grands acteurs mondiaux relancent des projets d'exploitation des combustibles fossiles au nom de la sécurité énergétique. Cette incohérence mine la confiance.
Reuters a rapporté comment la reprise des investissements dans le gaz, notamment en Afrique, souligne à quel point les combustibles fossiles restent ancrés dans la planification énergétique mondiale malgré les discours sur leur élimination progressive.
Lorsque les dirigeants africains soulignent cette contradiction, ils ne font preuve ni d'obstructionnisme ni d'évasivité ; au contraire, ils mettent en lumière un déficit de confiance qui fragilise la coopération climatique mondiale.
Le problème est que les règles semblent appliquées de manière inégale. Lorsque la sécurité énergétique justifie de nouveaux investissements dans les énergies fossiles dans certains contextes, mais pas dans d'autres, l'autorité morale du discours sur l'abandon progressif et universel des énergies fossiles s'en trouve amoindrie.
Pour les pays africains, dont beaucoup souffrent encore d'une grave précarité énergétique, cet écart est crucial. Il détermine si les engagements climatiques sont perçus comme une responsabilité partagée ou comme une contrainte imposée. Et lorsque les discours sont bien plus éloignés de la réalité, il devient plus difficile de mobiliser le soutien politique national en faveur de réformes complexes. La crédibilité, en définitive, est une condition sine qua non de l'ambition.
Ce que l'Afrique demande réellement
Au-delà des slogans, la position de l'Afrique se révèle remarquablement cohérente. Les décideurs, analystes et commentateurs africains ne rejettent pas la transition énergétique. Ils demandent qu'elle soit conçue en fonction des réalités et non pas uniquement d'aspirations. Dans tous les pays et toutes les institutions, les revendications fondamentales sont les mêmes :
- des stratégies de transition qui commencent par l’accès et la fiabilité, et pas seulement par des objectifs d’émissions ;
- un financement qui privilégie la réforme du système, les réseaux, les services publics et la réglementation, plutôt que des projets isolés ;
- des échéanciers qui reflètent les points de départ du développement, et non des moyennes mondiales uniformes ;
- et des discours qui considèrent l'énergie comme un bien public, et non comme une simple variable liée au carbone.
En substance, l'Afrique affirme que pour réussir la transition, il est impératif de garantir un approvisionnement en électricité fiable, abordable et politiquement viable. Ce n'est qu'à cette condition que la décarbonation pourra être accélérée à grande échelle.
Cette position est pragmatique et reflète des décennies d'expérience en matière de stratégies de développement qui paraissaient convaincantes sur le papier mais qui ont échoué dans la pratique parce qu'elles ignoraient les systèmes, les institutions et l'économie politique.
Réécrire le récit : des slogans aux systèmes
La transition énergétique échouera en Afrique si elle est conçue comme une liste de critères moraux plutôt que comme une stratégie de développement. C’est pourquoi le discours évolue. Les décideurs et les penseurs africains insistent pour que la transition soit décrite et conçue en tenant compte des éléments suivants :
- lacunes importantes en matière d'infrastructures,
- marge de manœuvre budgétaire limitée,
- le travail lent de la réforme institutionnelle, et
- la centralité de la responsabilité politique.
Ce changement est stratégique car le langage influence les priorités. Lorsque le discours sur la transition se concentre uniquement sur les objectifs, il privilégie les annonces à l'action. Lorsqu'il met l'accent sur les systèmes, il attire l'attention sur les réseaux, les services publics, la réglementation et la gouvernance, soit le travail difficile et ingrat qui détermine les résultats.
En réécrivant le langage, l'Afrique affirme sa maîtrise du déroulement et du contenu de sa transition. Elle déplace le débat de ce qui devrait se passer à Que faut-il construire en premier ?.
Conclusion : nommer la transition dont l’Afrique a réellement besoin
L'Afrique ne rejette pas les énergies propres ; elle rejette le discours qui prétend que les énergies propres suffisent.
Ce dont le continent a besoin, c'est d'un discours qui reconnaisse que la transition énergétique en Afrique consiste à construire des systèmes avant d'optimiser les émissions, à privilégier le développement aux indicateurs de décarbonation et à instaurer la crédibilité avant les slogans.
La transition que l'Afrique appelle de ses vœux est plus lente, plus difficile et plus politique que ne le reconnaît une grande partie du discours international. Elle exige de la patience, des capitaux et une réforme institutionnelle. Elle requiert de la transparence quant aux compromis et à l'échéancier.
Mais ce type de transition perdurera car les systèmes énergétiques ne changent pas par la seule rhétorique. Ils changent lorsque les paroles se traduisent par des infrastructures, des institutions et une responsabilisation concrètes.
Suivre Transition énergétique en Afrique pour plus de mises à jour :
Vincent Egoro est un analyste de la transition énergétique en Afrique, spécialisé dans les enjeux liés à la justice climatique, à la sortie des énergies fossiles et à la gouvernance des ressources minérales critiques. Il analyse, à travers une approche systémique, comment les transitions énergétiques transforment les moyens de subsistance, les compétences et le pouvoir au sein des sociétés africaines. Vincent est responsable du programme Afrique au sein du Resource Justice Network.

