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J'ai grandi en apprenant à m'adapter aux coupures de courant. On apprend très tôt à quelle heure le courant est généralement coupé, on sait quand recharger son téléphone, quand faire couler l'eau et quand utiliser les appareils électroménagers. On s'habitue au bruit des générateurs, à l'odeur du diesel et au rythme de l'obscurité. On finit par organiser sa vie en conséquence.
Pendant des années, cette capacité d'adaptation a été présentée comme la résilience africaine, une force et une preuve d'ingéniosité face à la pénurie. Mais il arrive un moment où la résilience cesse d'être admirable et commence à devenir dangereuse.
Je crois que l'Afrique a franchi un point de non-retour. Notre capacité, si souvent vantée, à pallier les pannes d'énergie grâce à des générateurs, des raccordements informels, des solutions de fortune à base d'énergie solaire, des bougies et des compromis n'est plus un tremplin vers le progrès. Elle est devenue un piège. Un piège qui enracine les défaillances du réseau, retarde les réformes et fragilise les arguments mêmes avancés par l'Afrique pour obtenir un financement conséquent pour la transition énergétique.
La contradiction morale que nous n'interrogeons plus
Plus tôt cette année, j'ai écrit sur Le paradoxe énergétique de l'Afrique : Un continent qui alimente la transition mondiale vers les technologies propres grâce à ses minéraux, tout en vivant dans l'obscurité. Cet article avançait une thèse morale. Celui-ci défend une position plus radicale : l'adaptation elle-même fait désormais partie du problème, car lorsque les sociétés s'adaptent trop bien pour s'effondrer, l'effondrement cesse d'être exceptionnel. Et lorsque l'échec devient la norme, il cesse de susciter des réformes.
Ce que nous n'avons pas su questionner, c'est ceci : à quel moment la résilience cesse-t-elle d'être une force pour devenir un alibi à la négligence ?
À quel moment la résilience devient-elle une excuse pour la négligence ?
L’adaptation est indispensable face aux chocs climatiques. Sécheresses, inondations, vagues de chaleur, etc., sont des perturbations épisodiques, et les mécanismes d’adaptation sauvent des vies.
Mais l'énergie, c'est différent. L'électricité n'est pas un choc. C'est un système. Et les systèmes ne s'améliorent pas par la seule adaptation ; ils s'améliorent grâce à la pression, la responsabilisation et l'investissement.
Dans une grande partie de l'Afrique, cette pression s'est atténuée. Lorsque les réseaux électriques s'effondrent, la vie continue, imparfaitement, à grands frais et injustement, mais elle continue. Les ménages de la classe moyenne s'équipent de générateurs ou de systèmes solaires, les entreprises intègrent le diesel dans leurs coûts d'exploitation, les hôpitaux improvisent et des solutions informelles pallient le manque d'électricité.
Et parce que la société absorbe la souffrance en privé, le système se dégage de toute responsabilité publique. L'échec devient supportable, et l'échec supportable est un échec toléré. C'est le piège.
Nigéria : l'adaptation comme échec politique
Cela n'est nulle part plus évident qu'au Nigéria.
Il y a quelques semaines, Le réseau électrique national s'est effondré à nouveau., des millions de personnes se sont retrouvées sans électricité. Les autorités ont expliqué les causes techniques, le public a réagi avec frustration, mais aussi avec résignation, et la vie a tout simplement repris son cours.
Ce qui m'a frappé, ce n'est pas tant l'effondrement lui-même, mais la réaction. Il y a eu de l'indignation, certes, mais aussi de la résignation. Le sentiment que c'est ainsi que vont les choses, que les Nigérians y sont habitués.
Cette normalisation est néfaste. Car lorsqu'un pays de plus de 200 millions d'habitants peut se retrouver sans réseau électrique et continuer à fonctionner grâce à des générateurs, l'énergie solaire privée et des solutions informelles, la motivation pour une réforme structurelle profonde s'amenuise. La panne du réseau cesse d'être une urgence nationale et devient un simple désagrément.
L'échec des politiques devient une routine, et un échec routinier est rarement corrigé.
Comment l'adaptation réduit la pression sur l'investissement et la responsabilisation
Du point de vue des gouvernements et des financiers, l'adaptation envoie trois signaux dangereux.
1. L'échec semble gérable
Si les ménages et les entreprises s'autoproduisent en électricité, une panne de réseau ne provoque plus de crise politique immédiate. La pression pour prioriser le transport, les pertes de distribution, la réforme tarifaire et la gouvernance des services publics diminue.
2. Les coûts deviennent invisibles
Les générateurs diesel engendrent des coûts considérables, financiers, sanitaires et environnementaux, mais ces coûts sont supportés par le secteur privé. Ils n'apparaissent pas clairement dans les bilans publics.
Le Nigéria, par exemple, dépense chaque année des milliards pour produire sa propre énergie. Pourtant, cette dépense est rarement prise en compte dans les discussions sur la planification énergétique en tant que perte systémique.
3. La responsabilité est floue.
Quand chacun improvise, il devient plus difficile d'attribuer les responsabilités. Qui a échoué : le service public, le ministère, l'organisme de réglementation ou “ le système ” ? L'adaptation fragmente la responsabilité.
L’économie énergétique informelle et l’illusion du progrès
L'énergie solaire a été, à juste titre, saluée comme un facteur de changement majeur pour l'Afrique.. Dans de nombreux contextes, l'énergie décentralisée est essentielle. Mais la confusion s'accroît entre solutions complémentaires et substituts à la réforme du système.
Dans de nombreux pays, des installations solaires informelles, des mini-réseaux non réglementés et des solutions hors réseau pallient les carences des services publics. Mais lorsque ces solutions fonctionnent en dehors des cadres de planification nationaux, elles créent une économie énergétique parallèle qui :
- affaiblit l'urgence politique de la réforme du réseau électrique,
- cela complique la collecte des recettes et les subventions croisées, et
- fragments de planification système à long terme.
L'énergie décentralisée doit soutenir la restauration du réseau, et non s'y substituer. Lorsque les solutions hors réseau remplacent systématiquement le réseau électrique, ce dernier s'effondre.
Le contraste du Ghana : choisir l’inconfort plutôt que l’adaptation
Le Ghana offre un contrepoint révélateur. En janvier 2026, le gouvernement a effacé 1,47 milliard de TP4T1 de créances du secteur énergétique, rétablissant ainsi la confiance dans la crédibilité financière du secteur de l'électricité.
Il s'agissait de s'attaquer au problème de front, et non de s'y adapter. Le règlement des arriérés a nécessité des sacrifices financiers, des risques politiques et des négociations difficiles. Mais il a envoyé un signal clair : les défaillances du système ne seraient pas simplement absorbées par les citoyens et les entreprises.
Voilà la différence entre la résilience et la réforme. L'une endure l'échec, l'autre s'obstine à le corriger.
Adaptation et inégalités : qui paie vraiment ?
L'adaptation n'est pas neutre. Ceux qui ont les moyens de s'offrir des générateurs, des batteries ou des systèmes solaires s'en sortent. Ceux qui ne le peuvent pas, notamment les femmes qui gèrent des commerces informels, de petits dispensaires, des écoles publiques et des ménages ruraux, en supportent les coûts les plus élevés.
L'adaptation énergétique privatise la survie. Elle transforme l'électricité d'un bien public en une responsabilité individuelle et, ce faisant, fragilise le contrat social qui sous-tend les investissements publics dans les réseaux, les services publics et les systèmes nationaux. Il en résulte une réalité énergétique à deux vitesses : l'une privée, l'autre précaire.
L'économie politique des attentes revues à la baisse
L’effet le plus néfaste de l’adaptation est peut-être d’ordre psychologique. Lorsque les sociétés s’adaptent de manière répétée à l’échec, elles modifient leurs attentes.
Quelques heures d'électricité par jour deviennent acceptables. Le bruit du générateur s'habitue, et l'obscurité devient la routine. Et quand les attentes s'estompent, l'ambition suit.
C’est ainsi que la précarité énergétique s’enracine, non pas par manque de technologie ou de capitaux, mais par l’érosion de la volonté de lutter contre la pauvreté.
Les systèmes s'améliorent rarement lorsque l'échec est toléré ; ils s'améliorent lorsque l'échec devient politiquement inacceptable. C'est le changement que l'Afrique doit désormais opérer.
Ce qu'il faut pour sortir du piège de l'adaptation
Sortir du piège de l'adaptation ne signifie pas abandonner les solutions décentralisées ni les stratégies de résilience. L'Afrique aura toujours besoin d'énergie solaire, de mini-réseaux, de systèmes de secours et de mécanismes d'adaptation à court terme.
Mais cela exige quelque chose de plus complexe : repolitiser la question des défaillances systémiques. Trop longtemps, les coupures de courant ont été perçues comme un simple désagrément technique plutôt que comme un échec politique. Il en résulte une culture de la tolérance au détriment de la détermination.
Trois équipes sont indispensables.
1. Rendre l'échec visible à nouveau
L'une des raisons de la persistance de l'adaptation est que ses coûts sont en grande partie invisibles.
Les générateurs ronronnent dans les jardins, les entreprises et les enceintes hospitalières, mais leur coût réel – importations de carburant, conséquences sanitaires, pertes de productivité, émissions et investissements non réalisés – est rarement mentionné dans les comptes publics. Les coupures de courant perturbent quotidiennement la vie quotidienne, pourtant leur coût économique est rarement quantifié ou débattu au plus haut niveau politique.
Les gouvernements doivent rendre ces coûts explicites. Ils devraient les mesurer et les publier :
- le coût global de l'autoproduction pour les ménages et les entreprises ;
- l’impact budgétaire et sur la balance des paiements de la dépendance au diesel ;
- et les pertes de productivité liées à une alimentation électrique peu fiable.
Ce qui reste caché ne peut être réformé, et ce qui n'est pas politiquement visible est rarement considéré comme prioritaire.
2. Recentrage du réseau en tant qu'atout de développement
On observe une tendance croissante, souvent bien intentionnée, à considérer les réseaux électriques nationaux comme obsolètes ou facultatifs dans la transition énergétique africaine. C'est une erreur, car ces réseaux ne sont pas des vestiges d'un passé centralisé. Ils constituent l'épine dorsale des économies modernes : ils permettent l'industrialisation, alimentent les hôpitaux et les systèmes d'approvisionnement en eau, soutiennent les infrastructures numériques et permettent une distribution d'énergie à grande échelle et à moindre coût sur le long terme.
Considérer le réseau électrique comme une option nuit au développement et à la crédibilité. Les pays qui laissent leurs réseaux se dégrader tout en valorisant les solutions de contournement envoient un signal néfaste aux investisseurs et aux financiers : la performance du système passe après l’improvisation. Dans une économie climatique post-multilatérale, ce signal est coûteux. L’énergie décentralisée doit compléter et renforcer les réseaux, et non les remplacer par défaut.
3. Lier l'adaptation à la réforme
Le changement le plus important est conceptuel. L'adaptation ne doit plus être une fin en soi ; elle doit être explicitement liée au rétablissement du système.
Cela signifie:
- intégrer les mini-réseaux et les systèmes hors réseau dans les cadres de planification nationaux ;
- réglementer les solutions décentralisées afin qu’elles contribuent à la stabilité des revenus et à l’apprentissage du système ;
- et la mise en œuvre de mesures d'adaptation séquentielles parallèlement à des étapes claires de la réforme du réseau.
En d'autres termes, les mécanismes d'adaptation doivent viser à gagner du temps pour la réforme, et non à excuser son absence. Une adaptation qui flotte au gré des circonstances, déconnectée de toute réforme, se mue en improvisation permanente.
Conclusion : la résilience doit mener quelque part
La résilience est censée être un pont, non une destination. La capacité d'adaptation de l'Afrique a permis à des millions de personnes de survivre face à l'effondrement du système. Mais survivre ne signifie pas progresser, et faire face n'implique pas de rendre des comptes.
Si l’adaptation continue de remplacer la réforme, l’Afrique risque de s’enfermer dans un avenir énergétique aux faibles perspectives, où les réseaux électriques tombent en panne, les systèmes stagnent et les financements sérieux pour la transition se tournent ailleurs.
L'électricité ne restera pas allumée simplement parce que les gens s'adaptent mieux ; elle le restera lorsque l'adaptation cédera la place à l'exigence de systèmes efficaces, d'institutions performantes et d'une responsabilité qui ne s'estompe pas une fois les générateurs remis en marche. Ce chemin est peut-être plus difficile, mais il mène au progrès.
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Vincent Egoro est un analyste de la transition énergétique en Afrique, spécialisé dans les enjeux liés à la justice climatique, à la sortie des énergies fossiles et à la gouvernance des ressources minérales critiques. Il analyse, à travers une approche systémique, comment les transitions énergétiques transforment les moyens de subsistance, les compétences et le pouvoir au sein des sociétés africaines. Vincent est responsable du programme Afrique au sein du Resource Justice Network.

