La politique des combustibles fossiles en Afrique : les divisions silencieuses qui façonnent la transition énergétique

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L’Afrique arrive souvent aux sommets mondiaux sur le climat en prônant l’unité : “ Une transition juste ”, “ Des responsabilités communes mais différenciées ”, “ Le développement d’abord ”.”

En coulisses, la réalité est bien plus complexe.

Nous avons regardé négociateurs africains D'un côté, ils défendent l'expansion des énergies fossiles ; de l'autre, ils plaident pour le financement de la lutte contre les changements climatiques ; et de l'autre, ils débattent discrètement de leurs désaccords. Ces contradictions ne sont pas dues à la mauvaise foi, mais au produit de réalités nationales profondément différentes, condensées en une seule position continentale.

L'Afrique ne négocie pas seule sa politique climatique avec le reste du monde..
Elle négocie avec elle-même.

Et nulle part cette tension n'est plus visible ni plus lourde de conséquences que dans la politique des énergies fossiles.

Un continent, de multiples réalités énergétiques

Le débat sur les énergies fossiles en Afrique ne saurait se réduire à des slogans. Le continent comprend des pays exportateurs de pétrole dépendants des revenus des hydrocarbures, des pays riches en gaz dont les marchés intérieurs sont encore en développement, des États en manque d'énergie cherchant à assurer une production de base, et des nations vulnérables au changement climatique confrontées à des risques existentiels.

Pour le Nigéria et l'Angola, les combustibles fossiles sont essentiels à l'économie. Pour le Mozambique et le Sénégal, le gaz représente un espoir d'avenir et un levier géopolitique. Dans des pays comme le Kenya et le Rwanda, les énergies renouvelables dominent le mix énergétique. Ailleurs, des millions de personnes continuent de cuisiner au biogaz et vivent sans accès fiable à l'électricité.

Il est irréaliste de s'attendre à ce qu'une seule position concernant les combustibles fossiles puisse répondre à toutes ces réalités.

Pourtant, les négociations climatiques internationales privilégient souvent la clarté à la nuance. Elles exigent des échéanciers, des engagements et des déclarations même lorsque les conditions sous-jacentes sont fragmentées.

Le défi de l'Afrique n'est pas qu'elle manque d'ambition ; c'est plutôt que cette ambition est inégalement répartie entre des points de départ extrêmement inégaux.

Que se passe-t-il dans la salle de négociation ?

Lors des sommets sur le climat, les débats internes en Afrique sont rarement visibles du reste du monde. Ils sont résolus ou reportés par un langage de compromis et une ambiguïté savamment orchestrée.

Des termes comme “ réduction progressive ” remplacent “ suppression progressive ”. Le gaz est présenté comme une “ énergie de transition ”. Les besoins de développement sont mis en avant pour modérer les exigences de décarbonation. Cette ambiguïté, bien que stratégique pour le continent, a un coût.

Lorsque l'Afrique adopte une position ambiguë sur les énergies fossiles, ses partenaires extérieurs peinent à en comprendre les priorités. Le financement climatique devient plus difficile à mobiliser, les investisseurs privés hésitent et les banques multilatérales de développement font preuve de prudence.

La clarté attire les capitaux, mais l'ambiguïté les retarde.

Le paradoxe est que la tentative de l'Afrique de prendre en compte sa diversité interne peut affaiblir son pouvoir de négociation collective.

La question du gaz qui divise la salle

Rien ne met mieux en lumière la politique africaine en matière d'énergies fossiles que le gaz naturel.

Pour certains gouvernements africains, le gaz représente une solution de transition plus propre que le charbon ou le diesel, capable de stabiliser les réseaux électriques et essentielle à l'industrialisation. Pour d'autres, il constitue une distraction qui risque de figer des infrastructures incompatibles avec les objectifs climatiques.

Lors des récentes négociations climatiques, ces divergences sont apparues à maintes reprises. Certains États africains s'opposent à toute formulation limitant l'exploitation future du gaz, tandis que d'autres militent discrètement pour des engagements plus ambitieux en matière d'énergies renouvelables et pour des financements accrus pour l'adaptation.

Ces désaccords sont souvent d'ordre économique.

Les pays qui possèdent du gaz dans le sol y voient une opportunité, tandis que ceux qui n'en possèdent pas y voient un risque et des actifs immobilisés qu'ils ne peuvent pas se permettre.

Tant que l'Afrique n'aura pas défini un cadre commun définissant quand, où et comment le gaz s'intègre dans une transition juste, cette fracture persistera.

La politique infranationale compte aussi.

Le débat sur les combustibles fossiles n'est pas seulement national, mais aussi profondément régional.

Dans les régions productrices de pétrole, l'extraction engendre souvent des dommages environnementaux sans développement proportionnel. Les communautés locales en supportent les coûts tandis que les gouvernements nationaux en perçoivent les bénéfices.

Ces tensions internes influencent davantage les positions de négociation que ne le laissent entendre les déclarations officielles. Les dirigeants confrontés à des troubles intérieurs liés aux projets pétroliers ou gaziers négocient sur la défensive, tandis que d'autres utilisent les tribunes internationales pour légitimer les projets contestés dans leur pays.

La diplomatie climatique ne se résume jamais aux émissions de gaz à effet de serre, mais concerne aussi la survie politique.

Ignorer ces dynamiques infranationales conduit à une mauvaise interprétation du comportement de négociation de l'Afrique et à une surestimation de la cohérence de ses positions.

Comment la politique des combustibles fossiles influence le financement climatique

Le financement climatique n'est pas alloué de manière isolée.. Il suit les signaux.

Lorsque l'Afrique envoie des messages contradictoires concernant l'évolution de son économie d'énergies fossiles, les financiers adoptent des mesures de précaution. Les subventions sont retardées, les prêts sont structurés de manière conservatrice et les primes de risque augmentent.

Ce n'est pas toujours juste, mais c'est prévisible.

Les banques de développement et les bailleurs de fonds veulent savoir si les systèmes énergétiques s'orientent résolument vers des trajectoires bas carbone ou s'ils restent exposés à une dépendance à long terme aux énergies fossiles. Et lorsque les réponses sont floues, les financements se font plus rares.

Le résultat est paradoxal. Les pays qui ont le plus besoin de financements pour la transition sont souvent ceux qui doivent gérer les enjeux politiques les plus complexes liés aux énergies fossiles et qui, par conséquent, envoient les signaux les plus ambigus.

Les divisions internes de l'Afrique n'influencent pas seulement les négociations ; elles influencent également les résultats.

L'unité n'est pas l'uniformité.

La diplomatie climatique repose sur une hypothèse dangereuse : celle que l'unité exige l'uniformité.

Non.

L’Afrique n’a pas besoin d’une feuille de route unique pour les énergies fossiles. Elle a besoin d’un cadre commun qui reconnaisse les différentes voies possibles tout en les ancrant dans des principes communs : développement, fiabilité, résilience et durabilité à long terme.

Ce cadre pourrait reconnaître que :

  • Certains pays réduiront leur consommation de combustibles fossiles plus rapidement que d'autres.
  • Le gaz peut jouer un rôle transitoire dans certains contextes.
  • Les énergies renouvelables et les systèmes décentralisés doivent être déployés à grande échelle partout.
  • Le financement climatique doit être adapté aux conditions initiales.

Ce qui affaiblit l'Afrique, ce n'est pas la diversité des voies possibles, mais l'absence d'une stratégie explicite qui les explique.

Le prix du silence

Trop souvent, la politique africaine en matière d'énergies fossiles se gère par le silence. On évite les discussions difficiles, on aplanit les différends et on adoucit le discours pour prévenir les désaccords publics sur la scène internationale. Mais le silence a un prix.

En l'absence d'une définition claire, des acteurs extérieurs s'approprient le rôle de l'Afrique dans la transition. Des suppositions comblent le vide en évoquant des obstructions, des hésitations et un manque d'ambition. Le pouvoir se déplace discrètement des négociateurs africains vers ceux qui défendent des discours plus simplistes et plus influents.

Ce silence affaiblit également la capacité de l'Afrique à influencer les résultats financiers.. Les capitaux climatiques sont guidés par la clarté. Et lorsque les priorités sont opaques, les financements se font plus rares, les conditions se durcissent et la patience s'amenuise.

En s'abstenant de nommer ouvertement ses réalités internes, l'Afrique perd un terrain narratif qu'elle ne peut se permettre de perdre. Un continent sûr de lui n'a pas besoin de prétendre que ses choix sont simples.

Il s'agit plutôt d'expliquer pourquoi elles sont complexes et pourquoi cette complexité mérite le respect, et non une sanction.

Vers une diplomatie climatique plus honnête

À quoi ressemblerait concrètement une approche africaine plus efficace en matière de diplomatie climatique ?

Tout d'abord, l'honnêteté. Il faut reconnaître explicitement que la transition énergétique de l'Afrique sera inégale, en raison de conditions de départ différentes, de lacunes en matière d'infrastructures et de pressions liées au développement.

Deuxièmement, la différenciation. Il s'agit de définir clairement quels pays ont besoin de quel type de soutien et selon quels délais, plutôt que d'imposer des engagements uniformes qui sapent la crédibilité au détriment de la rhétorique.

Troisièmement, la conditionnalité. Tout développement continu des combustibles fossiles devrait être explicitement lié à des objectifs de développement, à des plans de transition assortis d'échéances et à des investissements parallèles dans les systèmes d'énergie propre. Cela transforme l'utilisation des combustibles fossiles, d'un handicap, en un instrument de négociation.

Quatrièmement, la cohérence. La diplomatie climatique doit être alignée sur la politique industrielle, la planification énergétique et les finances publiques. Négocier des objectifs d'émissions tout en poursuivant des stratégies nationales contradictoires affaiblit ces deux aspects.

Prises ensemble, ces mesures permettraient d'affiner la position de négociation de l'Afrique en remplaçant l'ambiguïté par une stratégie.

Pourquoi ce moment est important

La prochaine décennie sera déterminante pour savoir si la transition énergétique africaine sera le fruit d'un choix délibéré ou d'une contrainte imposée. Les décisions prises aujourd'hui en matière d'infrastructures – approbation des pipelines, financement des centrales électriques, extension ou négligence des réseaux électriques – scelleront des trajectoires techniques et des attentes politiques bien après le départ des négociateurs actuels. Une fois construits, les systèmes énergétiques sont difficilement réversibles. Ils créent des groupes d'intérêt, des dépendances financières et des obligations diplomatiques qui restreignent les options futures.

Ce contexte coïncide avec un durcissement du régime climatique mondial. La pression pour accélérer la sortie des énergies fossiles va s'intensifier, sous l'impulsion des économies industrialisées qui cherchent à atteindre la neutralité carbone et à protéger leurs industries nationales de technologies propres. Parallèlement, la demande en ressources africaines, notamment en minéraux critiques, continuera de croître, ces mêmes pays s'efforçant de sécuriser les chaînes d'approvisionnement nécessaires à la transition. L'Afrique sera donc appelée, simultanément, à décarboner plus rapidement et à accroître sa production.

Il est impossible de gérer ces tensions par la seule rhétorique. Les appels à une “ transition juste ” n'ont de poids que s'ils s'appuient sur une stratégie, une stratégie qui clarifie comment le développement, la sécurité énergétique et les obligations climatiques interagissent plutôt que de s'opposer. Sans cette clarté, l'Afrique risque d'être tiraillée dans des directions contradictoires.

C’est pourquoi la politique africaine en matière d’énergies fossiles est une réalité concrète qui doit faire l’objet de négociations ouvertes. La dépendance aux revenus, la précarité énergétique, les ambitions industrielles et la fragilité budgétaire ne sont pas des abstractions ; ce sont des contraintes qui encadrent les politiques publiques. Les ignorer ne les fait pas disparaître. Cela ne fait que déplacer le pouvoir de décision.

Ce moment est crucial car il représente l'une des dernières occasions pour l'Afrique de passer d'une attitude réactive face aux pressions internationales à une capacité à définir les modalités de cet engagement. La stratégie actuelle déterminera la souveraineté future. Le coût du report de cette prise de conscience ne se traduira pas par des déclarations lors de sommets sur le climat, mais par des infrastructures irréversibles et des avenirs négociés en l'absence de la population.

Conclusion

La diplomatie climatique africaine est souvent jugée à l'aune de son discours international. Elle devrait également être jugée à l'aune de sa sincérité envers elle-même.

La force du continent ne réside pas dans l'affichage d'une unité, mais dans la capacité à négocier en toute lucidité sur les différences, les contraintes et les priorités.

Une transition juste ne commence pas par un accord, mais par la vérité.
Tout commence par la vérité.

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