Les mini-réseaux à la croisée des chemins en matière d'investissement : pourquoi 2026 décidera de l'avenir énergétique de l'Afrique

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Les mini-réseaux constituent l'un des rares domaines de la transition énergétique africaine où règne un consensus. Ils sont efficaces. Ils fournissent une énergie fiable plus rapidement que l'extension du réseau, une énergie plus propre que le diesel et une énergie plus résiliente que de nombreux systèmes nationaux actuels.

Et pourtant, après plus d'une décennie de projets pilotes, d'études et de réussites, les mini-réseaux restent coincés dans une situation intermédiaire inconfortable : encensés dans les documents stratégiques, mais sous-financés dans la pratique.

Dans mon analyse précédente, Le problème financier des mini-réseaux, J'ai évoqué un chiffre alarmant : seulement 14 % environ des fonds alloués aux mini-réseaux ont été effectivement déboursés.

Cet écart entre les engagements et les liquidités n'est pas une simple note de bas de page. C'est le cœur du problème.

La question n'est plus de savoir si les mini-réseaux méritent d'être déployés à grande échelle, mais plutôt si les institutions, les financiers et les organismes de réglementation africains sont prêts à les considérer comme une infrastructure permanente plutôt que comme des expériences perpétuelles.

Pourquoi 2026 est différent

Dans chaque secteur, il arrive un moment où l'hésitation devient coûteuse. Pour les mini-réseaux africains, ce moment est arrivé.

Plusieurs forces convergent.

Premièrement, la situation économique a changé. Les prix des modules solaires ont chuté de façon spectaculaire au cours de la dernière décennie. Le coût du stockage des batteries a diminué de près de 90 % depuis 2010.. Les systèmes qui nécessitaient autrefois un groupe électrogène diesel de secours peuvent désormais fournir une alimentation électrique quasi continue grâce aux seules énergies renouvelables.

Deuxièmement, le profil de la demande a évolué. Les mini-réseaux ne servent plus uniquement à l'éclairage. Ils alimentent des usines, des postes de soudage, des systèmes de réfrigération, des pompes d'irrigation, des tours de télécommunications, des cliniques et des écoles. Leur utilisation productive n'est plus théorique ; elle est désormais une réalité.

Troisièmement, la pression sur les réseaux électriques nationaux s'intensifie. L'urbanisation, les vagues de chaleur liées au changement climatique et les ambitions industrielles mettent à rude épreuve des systèmes déjà fragiles. Dans de nombreux pays, la décentralisation de l'approvisionnement n'est pas un luxe, mais une soupape de sécurité.

Quatrièmement, les bailleurs de fonds et les banques de développement font l'objet d'un examen minutieux. Dans un contexte de finances publiques restreintes et d'exigences croissantes en matière de reddition de comptes, il est plus difficile de défendre des annonces sans résultats concrets.

Si les mini-réseaux ne se développent pas à grande échelle durant cette période, ils risquent d'être à nouveau marginalisés, non pas parce qu'ils ont échoué, mais parce que les systèmes les ont laissés tomber.

Le programme des mini-réseaux africains : nécessaire mais insuffisant

Le lancement du Programme africain de mini-réseaux (AMP), Cette initiative, menée par le PNUD et une coalition de partenaires au développement, constitue un signal fort. Elle reconnaît enfin que les mini-réseaux ne sont pas des expériences marginales, mais un élément central de l'avenir énergétique de l'Afrique, et que leur déploiement à grande échelle dépend de la réduction des coûts, de meilleurs outils de planification et d'un portefeuille de projets crédibles.

Le programme AMP tire des leçons d'une expérience difficile. Les précédentes vagues de soutien aux mini-réseaux privilégiaient les projets pilotes, les défis d'innovation et les projets isolés financés par des subventions. AMP met l'accent sur la planification géospatiale, la conception de systèmes standardisés et la préparation des développeurs, dans le but de professionnaliser un secteur trop souvent considéré comme informel ou marginal.

Mais AMP révèle aussi une vérité plus profonde : les programmes ne peuvent pas se substituer aux systèmes.

L'assistance technique peut aider les promoteurs à concevoir de meilleurs projets. Les plateformes numériques peuvent améliorer la sélection des sites et la prévision de la demande. Les subventions peuvent réduire les coûts d'investissement initiaux. Mais elles ne peuvent pas résoudre le problème de l'inadéquation structurelle entre le fonctionnement des mini-réseaux et la conception actuelle du financement et de la réglementation de l'énergie.

Ce décalage demeure la principale contrainte du secteur.

Les mini-réseaux génèrent des revenus locaux en monnaie locale, souvent auprès de clients à faibles revenus dont la demande croît progressivement. Pourtant, leur financement repose sur des capitaux en devises fortes, des échéances courtes et des prises de risque empruntées aux infrastructures à grande échelle. Les promoteurs doivent absorber la volatilité des taux de change, l'ambiguïté réglementaire et les retards de remboursement, des risques que même les entreprises nationales de services publics peinent à gérer.

Le résultat est prévisible : les capitaux restent insuffisants, les bilans sont mis à rude épreuve par les fluctuations monétaires et l’expansion s’enraye au moment même où les systèmes prouvent leur viabilité technique. Les mini-réseaux restent bloqués au stade de la démonstration, non pas par manque de demande, mais parce que le système financier est inflexible.

Les efforts récents en matière de financement axé sur les résultats visaient à combler cet écart, mais dans la pratique, ils l'ont souvent creusé : les délais de vérification mettent à rude épreuve le fonds de roulement, les calendriers de remboursement sont en retard par rapport aux échéanciers de construction et le risque lié à la performance est reporté sur les promoteurs les moins à même de le supporter. Ainsi, ce qui était conçu pour réduire les risques est trop souvent devenu un nouveau facteur de friction.

Rien de tout cela n'est accidentel. C'est la conséquence de considérer les mini-réseaux comme des projets plutôt que comme des infrastructures.

Tant que les mini-réseaux resteront en dehors des plans nationaux de planification énergétique, des cadres tarifaires à long terme et des mécanismes d'atténuation des risques de change, aucune assistance technique ne permettra leur déploiement à grande échelle. Les programmes peuvent préparer le terrain, mais ils ne peuvent pas remplacer les fondations.

Les mini-réseaux rencontrent des difficultés non pas par manque de modèles, mais parce qu'ils restent coincés entre deux sphères politiques : trop petits pour être intégrés au réseau, trop permanents pour être autonomes. Il s'agit là d'un choix de gouvernance.

La finance qui ne convient pas

Les mini-réseaux constituent une catégorie financière à part, et c'est précisément là le problème.

Ce sont des infrastructures, certes, mais trop petites et dispersées pour se prêter au financement de projets classique. Elles génèrent des revenus stables, mais pas à l'échelle ni au rythme attendus par le capital-risque. Leurs flux de trésorerie sont prévisibles à long terme, mais modestes durant les premières années. En bref, elles se comportent comme des services publics à long terme, mais sont financées comme s'il s'agissait d'expérimentations à court terme.

Ce décalage détermine tout ce qui suit.

La plupart des développeurs de mini-réseaux opèrent en monnaie locale, desservant des communautés dont la demande croît progressivement à mesure que l'électricité stimule de nouvelles activités économiques. Pourtant, leurs capitaux sont souvent levés en devises fortes, avec des échéances courtes et des attentes de rendement héritées du secteur de l'électricité à grande échelle ou des prêts commerciaux. Il en résulte une exposition structurelle au risque de change, bien avant que les revenus ne soient suffisamment importants pour l'absorber.

La finance axée sur les résultats a été introduite pour corriger ce déséquilibre, afin de récompenser la performance plutôt que la spéculation. Mais dans la pratique, elle a trop souvent déplacé le risque dans la mauvaise direction.

Les cycles de vérification s'étendent au-delà des délais de construction, les paiements arrivent des mois après la mise en service des systèmes, les promoteurs sont tenus de préfinancer les actifs, les opérations et le personnel tout en attendant des remboursements dont le calendrier, voire le principe, reste incertain, et le fonds de roulement devient le goulot d'étranglement caché.

L'ironie est flagrante : les instruments conçus pour débloquer des économies d'échelle finissent par mettre à l'épreuve les bilans, et les capitaux destinés à réduire les risques liés à la livraison ne font que la retarder.

Ce n’est pas parce que les mini-réseaux sont commercialement incohérents, mais parce que les structures financières qui les entourent ont été conçues pour des actifs différents, sur des marchés différents, selon des hypothèses différentes.

Comme l'a souligné Energy Transition Africa, Le défi énergétique de l'Afrique est rarement une question de préparation technologique.. La question est de savoir si la finance est conçue pour la mise en œuvre plutôt que pour l'annonce.

Tant que les mini-réseaux ne seront pas financés selon leurs propres conditions, avec des horizons plus longs, une protection monétaire et des instruments adaptés à leur échelle, ils continueront de prouver leur valeur projet par projet, sans jamais pouvoir se développer en systèmes.

Le risque lié aux politiques publiques demeure un tueur silencieux.

Le financement à lui seul n'explique pas le goulot d'étranglement. L'incertitude politique demeure l'un des risques les plus préoccupants pour les développeurs de mini-réseaux.

Dans plusieurs pays, les règles régissant les tarifs, les licences et, surtout, le raccordement au réseau restent floues ou appliquées de manière incohérente. Les promoteurs sont contraints d'investir dans des infrastructures dont la durée de vie est de 15 à 20 ans, tout en s'exposant à la possibilité d'un raccordement national au réseau sans compensation équitable.

Aucun investisseur rationnel n'accepte ce risque à la légère.

Là où existent des mécanismes de compensation clairs, les marchés se développent. Là où ils n'existent pas, les capitaux hésitent.

Le risque lié aux mini-réseaux n'est pas inhérent. Il est créé par les politiques mises en œuvre.

De la solution d'accès à l'actif système

L'un des discours les plus néfastes concernant les mini-réseaux est qu'ils ne sont que des solutions temporaires en attendant l'arrivée du “ vrai réseau ”.

Ce cadre de référence est obsolète.

En réalité, de nombreux réseaux électriques africains sont déjà hybrides. La production centralisée est souvent complétée de manière informelle par des générateurs diesel, des centrales autonomes et des solutions de secours. Les mini-réseaux ne font que formaliser et optimiser l'existant.

Ils remplacent le bruit par le silence, les fumées par l'air pur et l'imprévisibilité par la planification.

Comme nous l'avons expliqué dans nos précédents articles sur les réseaux résilients, la décentralisation est un choix de conception pour garantir la fiabilité.

Les mini-réseaux doivent être considérés comme une infrastructure permanente, capable de s'intégrer aux systèmes nationaux au fil du temps, et non pas mis au rebut lorsque le réseau s'étend.

Pourquoi cela est important au-delà de l'électricité

Les mini-réseaux ne se résument pas à l'énergie. Ils sont synonymes de temps, de dignité et de possibilités économiques.

Une clinique disposant d'une alimentation électrique fiable peut conserver les vaccins au frais et assurer des accouchements en toute sécurité. Un atelier bénéficiant d'une alimentation électrique stable peut investir dans de meilleurs outils et embaucher en toute confiance. Et un marché éclairé peut rester ouvert après le coucher du soleil.

Comme nous l'avons documenté dans notre analyse de La crise énergétique et de santé publique en Afrique, Une alimentation électrique peu fiable est une urgence silencieuse.

Lorsque le financement des mini-réseaux stagne, ces résultats stagnent également.

C’est pourquoi le débat ne peut rester purement technique. Il est autant moral qu’économique.

Ce que la mise à l'échelle des mini-réseaux nécessiterait réellement

La bonne nouvelle, c'est qu'aucun de ces obstacles n'est insurmontable.

Trois changements seraient transformateurs :

Première étape : l'agrégation.
Le regroupement des mini-réseaux en portefeuilles réduit les risques et attire les capitaux institutionnels qui n'investiraient jamais projet par projet.

Deuxièmement : la normalisation.
Les contrats standardisés, les spécifications techniques et les cadres de reporting permettent de réduire les coûts de transaction et d'accélérer le déploiement.

Troisièmement : la finance mixte associée à la discipline.
Les capitaux publics et concessionnels devraient absorber les risques initiaux, et non pas évincer l'investissement privé ou fausser les incitations par le biais de subventions fragmentées.

Il s'agit de choix de gouvernance, et non de percées technologiques.

Le choix à la croisée des chemins

L'Afrique n'a pas à se demander si les mini-réseaux fonctionnent. La réponse à cette question est déjà connue.

La question est maintenant de savoir si les mini-réseaux resteront cantonnés au stade de projet pilote ou deviendront un pilier essentiel des systèmes électriques africains.

2026 n'est pas une année comme les autres. C'est le moment où le report se transforme en décision.

Si les institutions bougent, les capitaux suivront.
Si la politique est clarifiée, les développeurs passeront à l'échelle supérieure.
Si le système de financement est repensé, la livraison s'accélérera.

Sinon, l'Afrique continuera de parler des solutions qu'elle possède déjà, tandis que les communautés resteront dans l'ignorance.

Les mini-réseaux ne constituent pas le plan de secours de l'Afrique.
Ils constituent l'un de ses atouts les plus précieux.

Nous sommes à la croisée des chemins. La suite dépend de vous.

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Responsable de la région Afrique à  |  + de messages

Vincent Egoro est une voix africaine de premier plan en matière de transition énergétique juste, d'élimination progressive des combustibles fossiles et de gouvernance des minéraux critiques. Fort de plus de dix ans d'expérience en plaidoyer régional, il œuvre à l'intersection de la transparence, de la responsabilité et de la durabilité, promouvant des solutions communautaires qui placent l'Afrique au cœur de l'action climatique mondiale.

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